lundi 3 mai 2010

LETTRE A CLEMENTINE



















Le Miroir du spectateur ou Hommage à tous les bavardants, 150 X 105 cm, mai 2010.

Ma chère Clé,
La première fois que tu fais face à un tableau vous savez, lui et toi et vous seuls, en presque une fraction de seconde si vous vous intéresserez ou pas. Je parle là des tableaux en général. Ce premier regard accompli, tu sais déjà si vous vous adresserez l'un à l'autre dans la langue commune ou si vous devrez créer la vôtre.
Plus restreint et incertain est votre vocabulaire initial et plus votre attention se prolonge, meilleur est le tableau. Si  le tableau est mauvais, ton dictionnaire ne s'écrira jamais, ni même ne s'ouvrira. Tu sais tout cela.

Je me demande comment font certains pour être aussi prolixes devant tant de tableaux qui, eux, n'en demandent pas tant. Les meilleurs tableaux ne demandant rien, me semble-t-il. Tous comptes faits se sont, le plus souvent, ces gens qui parlent et écrivent abondamment qui demandent là quelque chose pour eux-même, notre reconnaissance à leur endroit, sous couvert de nous transmettre le langage de la peinture. Apprends à les percer et à te détourner de tous ces bavardants, mondains ou professionnels. Souviens-toi, à l'opposé, qu'il nous arrive parfois de nous détourner du tableau qui plus tard et progressivement se révèlera à toi.
Chaque fois que l'occasion s'est présentée à moi, je n'ai jamais manqué de faire figurer une toile blanche en fin d'exposition, aussi bien qu'à l'atelier et la maison. C'est le Miroir du spectateur. C'est lui qui te révèle ceux avec qui tu peux ouvrir et partager ton dictionnaire. 

Ton père.

P.S. Plus tard, il te faudra apprendre à formuler ces choses-là différemment, en d'autres termes, moins familiers, plus sophistiqués et selon chaque circonstance pour être entendue des bavards, des sourds et des muets. Il te faut t'y exercer dès maintenant, apprendre à te juger là-dessus, circonscrire tes limites et tes dons pour  maîtriser l'exercice au mieux.

Lettre à Clémentine, 2 mai 2010.
 

4 commentaires:

choule[bnkr] a dit…

les discours des galeristes présentant un tableau ou l'oeuvre d'un artiste m'énerve à chaque fois. C'est toujours ronflant, parfois prétentieux, avec toujours les mêmes mots-clé. Tous ces discours ne servent qu'à épater la galerie.
Un tableau doit être, pour le spectateur, une révélation ou un mystère. Il peut aussi le laisser indifférent.

Laure K. ( del sol ) a dit…

La toile blanche ... comme un autoportrait... je me souviens de cet exercice de style qu' on nous demandait en études supèrieures, faire un dossier "autoportrait", terrorisant, j' avais placé une feuille miroir en couverture du dossier ... parait que je n'"osais" pas assez, mais qui était cet autre qui me commandais de me dépeindre ?

Appels d'air a dit…

Laure K. ( del sol ),
Qui etait cet autre? Un voyeur, Laure, un voyeur. C'est ce que j'aurais inscrit sur votre feuille miroir, avec un point d'interrogation (pour la note de fin d'études, pour la note).
Baltha

Appels d'air a dit…

>Choule[bnkr],
Les critiques qui valorisent le travail dont ils parlent sont infiniment plus rares que ceux qui se servent du travail dont ils parlent pour tenter de se valoriser et croire qu'ils y parviennent. Un bon critique est toujours effacé derrière ce dont il parle.
J'ai peu d'atomes crochus avec la faune des galeries privées et publiques,
Baltha