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dimanche 15 juin 2008

MESSAGE 078 / POSE-PAUSE DIVAN AU MAMI

PORTRAIT DE FEMME SUR LE DIVAN DE PAPA AU MAMI

- Papa, j'ai remonté ce tableau des réserves du MAMI. Au dos tu as inscrit " Série verte ", Regard de femme, étude III. Pourquoi ne figure-t-il pas en exposition permanente dans la Salle des séries vertes?
- Parce qu'il est mauvais sans doute, non? Fais-voir, pose-le là sur le divan.


Série verte, regard de femme, étude III, 1998?
Collection privée P. Suchet

Maintenant, je me souviens très bien.
Malgré tout j'aime dans le regard, dans les yeux de cette femme, ce combat pour sortir victorieuse d'une situation dans laquelle les femmes sont généralement encore et très largement perdantes dans nos sociétés d'hommes. Tu vois ce regard à la fois terrifié mais toujours déterminé à lutter.
Se dresser contre ces situations piégées, plombées, pipées. Quand, l'autorité, l'arbitraire d'un système, de son représentant, d'un homme, un mari se libèrent et s'imposent pour dissimuler incapacité, lâcheté, complaisance.
Les hommes savent mettre en oeuvre des stratégies de domination, beaucoup de femmes continuent encore à être victimes de ces pratiques courantes, quotidiennes.

Evoquer ces choses-là me fait repenser à ta grand-mère paternelle. J'ai vécu directement des moments dans lesquelles elle faisait front à de telles situations ou proches qu'elle combattait et dont elle triomphait ou dépassait.Ta grand-mère menait de ces combats de femmes.
Pendant la guerre, en Côte d'Or, elle traversait les lignes ennemies pour porter des médicaments au maquis, hors de toute structure de la Résistance, de sa propre initiative. Par la suite, elle fit fonctionner une infirmerie. Ta grand-mère reçut pour cela la Croix de Guerre avec citation. On n'est pas trop fans de médailles chez nous, mais celles-là me sont chères et m'émeuvent.
D'autant, d'autant que je m'autorise à en parler en capacité de témoin de première main puisque ta grand-mère m'a conçu à cette époque... j'étais à peine né, en gestation ou j'allais l'être quand je parcourais en elle les chemins de la Côte de Beaune sous l'Occupation. Ne crois pas que ta grand-mère était inconsciente, immature, non. Pendant la guerre, elle avait déjà une trentaine d'années.
Je m'étends un peu sur tout ça parce que ton grand-père paternel, Henri, exerçait, à la maison, sur elle comme sur nous tous, une autorité, un contrôle quasiment absolus. Il décidait de tout pour tous.
Ce n'est qu' hors de la sphère familiale que ta grand-mère s'affranchissait, vivait, pensait, agissait en femme libre.
Dans le cadre du Ministère de la santé, où elle exerçait, elle avait mis en service le premier dispensaire qui appliquait et travaillait sur des stratégies de soins et de soutien aux alcooliques; avec, j'imagine, toutes les ressources indispensables pour contourner les obstacles et les contraintes administratives inflexibles et rigides qu'un tel programme pouvait impliquer à l'époque. Dans cette équipe, elle avait recruté un jeune médecin, c'était un " enfant de Peugeot ", qui devint peu après le plus jeune professeur de médecine de sa génération. Je me souviens merveilleusement bien de lui. Un jour je l'ai entendu dire " les hommes pour lesquels je conçois le plus d'admiration, ce sont les éboueurs de la ville de Paris. " Toute un époque!
Dans cette même équipe, il y avait encore une jeune femme qui était la soeur d'un des premiers prêtres-ouvriers, il avait dénoncé la torture
en Algérie, avait été lourdement jugé et condamné à plusieurs années de prison par la Justice française. Cette collaboratrice de ta grand-mère était très activement militante, elle aussi. Elle s'est tuée en dévissant au cours d'une escalade qu'elle faisait avec un chercheur de Saclay, autre militant contre la torture, que nous voyions souvent dans le groupe de ta grand-mère. Plus que militants, des gens volontaires.

Toutes ces personnalités avaient généré un réseau actif, réduit mais influant finalement, que ta grand-mère réunissait régulièrement le dimanche à la maison de campagne et auquel je me trouvais mêlé deux fois par mois quand mon collège me donnait une permission. C'est eux qui, souvent, me reconduisaient le dimanche soir au collège lorsque c'était sur leur trajet.

Tu sais, ta grand-mère savait flairer les situations malsaines. Elle avait eu vent de la répression meurtrière
de la manifestation algérienne dans Paris, décidée par Papon. Deux algériens terrorisés qu'elle croisa à proximité des lieux où les faits eurent lieu la suivirent, à sa demande, et passèrent la nuit et la journée suivante à la maison. J'entends ton grand-père, des années plus tard, dire dans un dîner qui réunissait les collègues de ta grand-mère : " Zette recevait des Arabes à la maison ". Ton grand-père, dans des situations de cet ordre, quand il perdait le contrôle sur chacun, en arrivait à sortir des énormités de ce calibre.

Ce portrait de femme que tu fais ressurgir dans mon bureau n'est pas étranger à la biographie de ta grand-mère et de ta famille. Je ne l'aime toujours pas même s'il trouve un peu mieux grâce à mes yeux en me fournissant l'occasion d'évoquer tout ça pour toi.
- Pourquoi dis-tu qu'il est mauvais?
- Bon, j'aime assez le contenu de ce regard, mais une troisième couleur manque à ce tableau. Deux couleurs dominantes dans un tableau, je crois que ça fonctionne mal.
Remets tout de même cette merde là où elle était et fais-moi penser à te donner la citation de ta grand-mère.
La messe est dite, maintenant.
Merci de ta visite ma chérie. Je recherche cette citation.

lundi 2 juin 2008

MESSAGE 074 / MANQUE & PLENITUDE

BREAKFAST CHEZ BALTHAZAR

- Le bourdon, Clémentine?
- Le bourdon? Un peu. J'ai passé chez toi une soirée inoubliable. Regarder le travail de mon père, ici et avec toi, c'est la plénitude de la peinture.
Ce matin avant de descendre déjeûner, je me demandais si mon père n'était pas passé à côté d'un destin singulier, d'un destin public. Ca m'a d'abord foutu une sacrée gueule de bois, puis j'ai fini par réaliser que la clandestinité de son travail est aussi un environnement dans lequel il a, finalement, toujours souhaité se maintenir, se garder. Papa n'est pas à l'aise et ne fait pas fondamentalement confiance à la reconnaissance, à ce qui la produit, l'entretient.
- Ton père, enchaina Balthazar, m'a dit une fois : " Avec la série verte, je tiens une piste infinie. Je pourrais peindre, j'en suis certain, au moins une centaine de tableaux dans cette veine sans l'épuiser." Il exultait.
Il ressentait parfois, à l'époque, m'avait-il semblé un peu d'amertume de ne pas trouver un environnement économique qui lui eut permis de réaliser largement cette série. Mais cela n'allait pas au delà de l'amertume, jamais jusqu'au dépit.
Ton père disait aussi :
" Mieux vaut ne pas en faire assez que trop. Rester soi-même sur sa faim et laisser les autres sur la leur. Trop, c'est casse-gueule."
Un temps après :
Je dois y aller Clémentine.
Reste, reviens ici quand tu veux.
Ca va pour toi au MAMI?
me demanda encore Balthazar.
- J'y suis alternativement dans la plénitude et le manque.
- Bonne journée.
- Bonne journée, Balthazar.


Série verte, collection privée Mme E. Frattini-Ducos, 1999.
POUR VOIR LE DIAPOPRAMA DE SERIE VERTE

jeudi 29 mai 2008

MESSAGE 073 / NUITS VERTES

PREMIERE NUIT VERTE CHEZ BALTHAZAR

Balthazar et moi n'avons pu nous dire au revoir comme si nous avions passé une banale soirée de courtoisie. Nous avons accroché, décroché, déplacé, commenté, évoqué devant les sept tableaux de la Série verte dont il était alors en possession.

Si Balthazar s'en est dessaisi depuis, ce n'est pas de sa seule initiative, mon père lui a demandé d'accepter la vente de quelques uns pour couvrir les frais de fonctionnement de Place Aux Arts, la galerie du MAMI, et ceux du MAMI lui-même. D'autres encore ont fait l'objet d'une donation à mon cousin Pierre quand mon père a commencé à redouter pour lui-même une possible "déroute ".

Vous savez tout.

Je vous livre maintenant, ci-dessous, deux autres tableaux de la Série verte.

Ploum, ploum,

Votre Clémentine

Autoportrait de Deale esq.pour les Cyclades, collection privée, avec l'aimable courtoisie de MME E. Frattini-Ducos.



Collection privée, avec l'aimable courtoisie de MME E. Frattini-Ducos.
POUR VOIR LE DIAPOPRAMA DE SERIE VERTE

lundi 26 mai 2008

MESSAGE 072 / SERIES VERTES

Quatre portraits de la Série verte, collection privée Balthazar, 1997.

Suite de ma soirée chez Balthazar

- Je t'ai déjà confié que les tableaux de la Série verte de mon père me faisaient inévitablement penser à la peinture de F. Bacon? demandais-je à Balthazar.
Silence de Balthazar.

- Tu dis rien?
- Un jour que j'interrogeais ton père un peu comme tu fais là, il m'a répondu :
" F. Bacon peint en trois dimensions, ses lignes de fuite, ses perspectives construisent cette troisième dimension, l'espace. Ma peinture est frontale, sans perspective, en miroir ". Peu après, il ajoutait : " Je lisais une interview dans laquelle F. Bacon disait : " Je peins de la viande ". " Pour ma part, continua ton père, je peins des transferts ".
Tu sais, ton père a toujours détesté parler de la peinture, " La peinture ne relève pas du langage, elle s'adresse à nous en en faisant abstraction, là où elle pense dépasser les mots. Elle laisse, elle ouvre du possible, là où la parole, les mots circonscrivent ce dont nous parlons, alors qu'ils sont muets pour transmettre des émotions, une pensée qui s'élaborent. La peinture partage cela avec la musique, la poésie, mais, en silence, comme la contemplation, l'extase." disait-il.

Suivit un silence prolongé.

- Continue, Balthazar.
- Je préfère que nous arrêtions là nos baconneries, non? Tiens, ton père me disait aussi :
" Prendre la parole en peinture, je suis exaspéré par ceux qui s'y aventurent. La peinture est un art du silence. "



Collection privée, Madame E. Frattini-Ducos, 1999.



Collection privée, Monsieur P. Suchet, 2007.

mercredi 21 mai 2008

MESSAGE 071 / FIN DE CONVALESCENCE?

Ci-dessus, chez Balthazar l'après-midi.


Fin de journée avec Balthazar :
- Balthazar, on ne peut rester si longtemps muets, immobiles, inactifs. Le MAMI se morfond, Edouard (*) se transforme en statue, le Livre d'or est devenu gris sous la poussière. Seules les peintures de mon père semblent dans leur élément, ainsi que ses tempera d'Hommes-arbres et ses Bâtons-à-tête de conteurs. Que se passe-t-il?
- Mais le MAMI, me répondit-il, c'est l'anti-musée, le temple du blues, de la mélancolie, de la nostalgie. Etats dans lesquels ton père trouvait et trouve toujours une forme de plénitude, de félicité grâce auxquelles il accède à la contemplation.
Un jour que nous parlions de cela, lui et moi, sais-tu ce qu'il me répondit? Ceci : Le blues, la mélancolie c'est la voie vers l'extase des faits-pour-rien, des nés-pour-rien comme nous, la voie des Canopées (**).

Nous avons terminé la journée, Balthazar et moi, à regarder les tableaux que mon père lui a offerts.
Ploum, ploum.

Clémentine.

Ci-dessus, chez Balthazar en soirée.

POUR VOIR LE DIAPOPRAMA DE SERIE VERTE
(*) Edouard, pour celles et ceux qui ne seraient jamais venus au MAMI, est le chasseur du MAMI
.
(**) Pour La voie des Canopées, vous pouvez vous "aliéner" ici.